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jeudi 18 février 2021

Les Chaînons de Karinthy (1)

Les Chaînons de Karinthy


Nos soirées entre amis - c’était du temps où j’avais encore des amis, avant que je ne m’isole complètement pour m’adonner au jeu - étaient régulièrement le théâtre de débats passionnés, à propos de tout et de rien. Ce soir-là, le sujet était un peu plus sérieux qu’à l’accoutumée, les échanges plus intenses. Il s’agissait de décider si le monde avance, évolue, progresse dans une direction précise ou si l’univers n’est qu’un éternel recommencement.

Il y a pourtant un fait qu’on ne peut ignorer, avançai-je au milieu de la discussion, comment l’exprimer d’une façon nouvelle ?, disons-le ainsi : la Terre n’a jamais paru aussi ridiculement petite qu’aujourd’hui. La rapidité de nos moyens de transport, la quasi-instantanéité de nos moyens de communication l’ont fait rétrécir - de manière relative, bien entendu - dans des proportions inimaginables il y a quelques années encore.
Ce n’est certes pas une idée neuve, loin de là, mais en avons-nous tiré toutes les conséquences ? Quiconque dans le monde, si je le veux et s’il le veut, peut désormais, en quelques secondes à peine, savoir ce que je pense ou fais et ce que je désire ou ce que j’aimerais faire. Et, en quelques heures tout au plus, je pourrais me rendre n’importe où dans le monde.
Ça semble presque magique. Ça ressemble vraiment à de la magie. La science, la technologie et la magie se confondent presque parfaitement. Nous vivons au pays des merveilles. Ni plus ni moins. Abracadabra. Mais... car il y a un mais... ce monde magique est finalement ultra décevant : il est minuscule, bien plus petit que le monde réel n’a jamais été.

Chesterton - écrivain anglais du début du XXème siècle dont je ne connaissais pas le nom avant de recréer ce texte de Frigyes Karinthy à partir de sa traduction anglaise par un certain Adam Makkai mais sur lequel, si je me fie à sa fiche Wikipedia, je ferais bien de me pencher - n’imaginait pas l’Univers autrement que ramassé, intime, resserré et trouvait proprement stupide de dépeindre le Cosmos comme un objet vraiment immense. Je pense que cette idée est résolument moderne. Cependant, alors que Chesterton rejetait le progrès technique, il fut finalement bien forcé d’admettre que le monde féérique qu’il appelait de ses vœux ne pourrait naître que de la révolution scientifique à laquelle il s’opposait de manière véhémente.

Rien ne dure, tout passe, tout se renouvelle. Il en a toujours été ainsi. La seule différence est que le rythme de ce renouvellement connaît aujourd’hui une accélération inouïe à la fois dans l’espace et dans le temps. Ce qui jadis constituait des pans entiers de l’histoire du monde se joue à présent en quelques mois, voire en quelque semaines.

Je me répète - et j’ai horreur de me répéter - en avons-nous tiré toutes les conséquences ? Ces quelques éléments de réflexion, à quelle conclusion aboutissent-ils ?
Cette conclusion, je la connais. Je le sais, oui, j’en suis sûr... mais je n’arrive pourtant pas à mettre le doigt dessus. Il me semble que j’oublie la solution au fur et à mesure que je m’en approche, que j’en doute dès que je parviens à la formuler. Comme si j’étais trop proche de la Vérité. De la même manière qu’une boussole se détraque et que son aiguille se met à tourner en rond à proximité du Pôle Nord, nos croyances ne sont plus aussi fermes quand on s’approche trop près de Dieu.

samedi 20 février 2021

Les Chaînons de Karinthy (3)

J’ai un peu honte de l’avouer... tant pis, on y trouvera confirmation que j’ai sombré dans la folie... depuis cette nuit, je m’adonne en permanence à ce jeu, au jeu. Non seulement avec des êtres humains mais aussi avec des objets. Et même des événements. Et je suis devenu plutôt doué, croyez-moi. C’est un jeu inutile, évidemment, mais je ne peux m’empêcher d’y jouer. Comme un flambeur qui, ayant perdu tout son argent, jouerait pour des cacahuètes, sans réel espoir de gain, uniquement pour pouvoir continuer à regarder les cartes des quatre couleurs. C’est une véritable obsession : comment puis-je lier en trois, quatre ou, maximum, cinq chaînons des objets de la vie quotidienne ? Comment puis-je lier un phénomène à un autre ? Comment lier le relatif, l’éphémère avec le stable et le permanent ? Comment lier la partie et le tout ?

Il serait si doux de juste vivre, juste m’amuser et juste prendre les choses comme elles se présentent, accepter le plaisir ou la souffrance qu’elles me procurent. Hélas, je n’en suis plus capable, je n’y parviens plus. Le jeu me fait espérer trouver une signification profonde dans ce regard qui me sourit ou dans ce poing qui me frappe, quelque chose qui irait au-delà de l’envie de me rapprocher du premier et de me cacher du second. Une personne m’aime. Une autre me déteste. Pourquoi ? Pourquoi l’amour ? Pourquoi la haine ?
Deux personnes ne se comprennent pas entre elles mais, moi, je suis censé comprendre l’une et l’autre. Comment ? Un chauffard grille un feu rouge pendant que mon chat fait ses griffes sur le canapé. L’Etna rentre en éruption pendant que le PSG s’impose enfin à Barcelone. Je nettoie le lave-vaisselle pendant que Tonton David est victime d’un AVC. Marabout / Bout de ficelle / Selle de Cheval / Valadon / Don du Ciel / Ciel de Traîne / Traîne des Pieds / Pied de Lampe / Lampe Tempête / Pète au Casque/ Casque à Pointe / Pointe de Sel / Selle de Cheval... Comment construire une quelconque chaîne entre ces éléments aléatoires en ne faisant que des suppositions raisonnables et sans remplir trente volumes de philosophie ? Comment construire une chaîne qui toujours débute par le sujet et dont le dernier maillon est raccordé à moi, comme source de tout ?

Voici que sonne mon téléphone. Un faux numéro. Qui s’excuse à peine. Et raccroche. Qui ma fait oublier ce que j’allais dire et écrire. Pourquoi me déranger pendant ma réflexion ? Premier lien :  celui qui téléphone se moque bien de déranger les gens qui pensent. Deuxième lien : ceux qui pensent ne sont pas respectés dans le monde actuel. L’intellect est dénigré de nos jours, l’intellect est même suspect. Troisième lien : ce dénigrement est la source de l’hystérie et de la peur et de la terreur qui étreignent l’Occident aujourd’hui. Et ainsi de suite jusqu’au quatrième lien : l’Occident est en plein effondrement.
Bon, laissons notre monde s’effondrer et laissons le nouveau monde émerger. Laissons le nouveau Messie advenir. Laissons le Dieu de l’univers se montrer une nouvelle fois à travers le buisson ardent. Qu’il y ait la paix ! Qu’il y ait la guerre ! Qu’il y ait des révolutions ! Jusqu’à ce que - et ce sera mon cinquième chaînon - il ne puisse de nouveau arriver qu’on ose me déranger pendant que je pense, pendant que je libère mon imagination... pendant que je m’adonne au jeu !

Dijon, Versailles 201?-2021
D’après Chain-Links de Frigyes Karinthy (1929) traduit par Adam Makkai




samedi 22 octobre 2022

Bruit

Dans l’appartement, un bruit. Une vibration sourde, un bruit. Je l’entends, ce bruit. Je crois que je l’entends, ce bruit. Ce qui revient à l’entendre, ce bruit. Je ne suis pas certain que ce bruit existe. Je crois qu’il est, ce bruit. Peut-être n’est-il pas, ce bruit. Natacha ne l’entend pas, ce bruit. Quand je lui demande si elle l’entend, ce bruit, ce son, elle me répond non. Elle n’entend pas bien toutes les fréquences, Natacha. Qu’elle n’entende pas ce bruit ne prouve pas qu’il n’existe pas, ce bruit. Malgré tout, je doute, à cause de Natacha.

C’est aux toilettes que je l’entends le mieux, ce bruit. Là qu’il est le plus intense, le plus net, le plus clair, le cul posé sur la lunette. Je l’entends aussi dans mon bureau. Dans le salon. Plus subtilement. À volume plus faible. Présent tout de même. Pas dans la chambre. Pas dans la cuisine. Pas encore. Non, pas encore.

J’ai cherché la source du bruit. Des travaux dans un appartement à un étage inférieur ? À un étage supérieur ? L’ascenseur ? L’ascenseur est une bonne piste. Coupable idéal. Comment être sûr ? Surtout que j’entends le son ailleurs. Loin de l’ascenseur.

Car le bruit, le son, me poursuit. M’obsède. Cette vibration, je l’entends parfois en voiture. Au boulot. Dans la musique qui passe. À la télévision. Il habite, s’installe dans ce que je perçois, écoute, entends, vois. Pas dans tout ce que je perçois, écoute, entends, vois. Pas encore. Le bruit s’étend. Le bruit se déploie. Le bruit conquiert. Le bruit se répand. Le bruit se diffuse lentement. Le bruit ne court pas.

J’essaie de décrire le bruit. Une seule image me vient. Elle s’impose. Aucune autre tentative de description ne résiste devant cette image qui surgit naturellement. La sirène d’un bateau qui rentre au port. Ou une corne de brume. Quelque chose de marin. Oui, le paquebot qui salue la ville qui l’accueille. Ou celle qu’il quitte. Une vibration grave, intermittente, épaisse au départ et qui semble s’affiner au cours de son émission d’une ou deux trois secondes.

Une sirène de paquebot. À Limoges. Je repense à Voyage autour de mon crâne de Frigyes Karinthy dans lequel celui-ci raconte qu’il découvrit son problème au cerveau après avoir vu et entendu passer le train sur une place centrale de Budapest, à plusieurs kilomètres de la gare et des voies.

Perdre la tête ne me fait pas peur. Cette espèce de folie est même une perspective qui m’intéresse plutôt.

vendredi 19 février 2021

Les Chaînons de Karinthy (2)

À partir de cette discussion - et pour détendre l’atmosphère - l’un de nous proposa une sorte d’expérience visant à prouver que les humains sont à présent plus proches les uns les autres qu’ils ne l’ont jamais été. Nous devions sélectionner n’importe qui parmi les 7 ou 8 - combien sommes-nous à présent ? j’ai perdu le compte - milliards d’habitants de cette planète. N’importe qui. N’importe où. Notre ami paria avec nous qu’il ne lui faudrait pas plus de cinq intermédiaires - chaque intermédiaire étant une connaissance de l’intermédiaire précédent - pour contacter l’individu désigné, en utilisant rien d’autre que cette espèce de réseau de connaissances personnelles. Par exemple : « Tiens, tu connais Mr. X.Y., demande-lui s’il te plaît de contacter Mr. Q.W. qu’il connaît... et ainsi de suite... »

Ce jeu (le jeu) nous enthousiasma immédiatement.
Comment contacterais-tu Peter Handke ? - auteur pour lequel j’ai une immense admiration.

Allons bon, Peter Handke, rien de plus simple. Et il parvint à une solution en moins de deux. Peter Handke fut lauréat du Prix Nobel de Littérature l’an dernier. Il est donc lié au roi Charles de Suède puisque, selon la coutume, c’est ce dernier qui lui a remis le prix. On se doute que le roi de Suède a dû rencontrer le président Macron au cours d’un quelconque sommet entre chefs d’état européens. Et, comme vous le savez, j’ai fait partie du cabinet Macron lorsqu’il était ministre de l’économie du gouvernement Valls II... -  l’initiateur du jeu était un ancien haut fonctionnaire de l’administration publique.
Tout ce dont nous avions eu besoin pour ce premier essai fut trois chaînons sur les cinq autorisés. Ce ne fut qu’une demi-surprise. Il nous semblait en effet assez évident qu’il est toujours plus simple de trouver quelqu’un qui connaît une célébrité ou un personnage public plutôt qu’un anonyme, une personne lambda.

Je proposai alors un problème plus difficile : trouver une chaîne de contacts me liant à un des ouvriers ayant participé à la fabrication de l’iPad sur lequel je recrée ce texte. Et le problème fut résolu. En cinq chaînons. L’ouvrier - chinois, forcément, les iPad sont made in China - travaille sous la direction d’un contremaître - ou quel que soit son titre. Ce dernier ne pourrait se maintenir à ce poste à responsabilités s’il ne connaissait le dirigeant local du Parti Communiste Chinois qui, lui-même, doit bien avoir rencontré Xi Jiping, président de la République Populaire de Chine et Premier Secrétaire du Parti lors d’une de leurs grand-messes. Quant à Xi Jiping, il a rencontré Macron pour lequel notre ami ici présent a travaillé...

Le jeu se poursuivit ainsi une bonne partie de la nuit. Notre ami avait absolument raison. Personne dans notre petit groupe n’eut besoin de plus de cinq maillons pour atteindre par la méthode «  de connaissance de connaissance » n’importe quel habitant de la Terre.
Ceci nous amena à une autre question : y eut-il un moment dans l’histoire de l’humanité où ce fut impossible ? Jules César, par exemple, était certainement l’homme le plus puissant de son époque. Pourtant s’il avait eu en tête de joindre un prêtre maya ou aztèque (je garde volontairement l’anachronisme du texte original : les Aztèques n’ont en aucun cas été contemporains de la République Romaine, celle-ci les précède de quelques douze siècles), il n’aurait jamais pu réussir. Ni en cinq étapes, ni en trois cents ou ni en trois millions. Les Européens à cette époque en savaient moins sur les Américains que nous n’en savons sur Mars et les Martiens.

Il existe donc une force à l’œuvre, un processus réciproque de contraction et d’expansion. Une chose fusionne, s’effondre, se replie sur elle-même tandis qu’une autre, simultanément, grandit et déborde. Comment est-il possible que cette croissance matérielle puisse avoir débuté par l’étincelle qui brillait, il y a quelques millions d’années dans la masse des nerfs d’un hominidé primitif ? Et comment peut-on concevoir que cette croissance continue ait la faculté de réduire le monde à trois fois rien ?
Doit-on en déduire que les idées triomphent de la matière ? Que l’esprit soit plus puissant que le corps ? Que la vie ait une signification qui survive à la vie elle-même ? Que le bien survive au mal comme la vie survit à la mort ? Et que Dieu, après tout, soit plus puissant que le Diable ?

jeudi 21 juillet 2022

Impro (pas relue, désolé, c’est sûrement illisible) sur Daniho

D’habitude, j’arrive à trouver une explication, une suite logique, qui me paraît logique, enfin logique c’est pas le bon mot, ça tient de la chaîne de Karinthy, ou quelque chose du genre, un premier élément qui me fait penser à un second par un rapport que moi seul entrevoit, second élément qui me fait penser à un troisième par une connexion plus alambiquée encore, troisième élément qui me fait penser et ainsi de suite, et je parviens à remonter ainsi assez loin pour savoir pourquoi à partir d’un événement anodin, d’une phrase banale, telle idée de texte a germé dans mon esprit tordu, pourquoi telle blague qu’on m’a racontée il y a des années me revient subitement en tête et me fais rire, pourquoi je me mets soudainement à chantonner tel tube frelaté des années 80. Ce matin, cependant, je ne sais pas.

Voilà, je partais comme trop souvent faire les courses comme trop souvent au U Express que j’appelle trop souvent Super U et, pour une fois n’est pas coutume, mais ce n’est pas là l’explication, du moins je ne crois pas mais si c’est le cas alors il manque un ou deux ou trois chaînons ce qui m’étonnerait fort parce que je suis plutôt doué à ce petit jeu là, j’avais pensé à emporter les bouteilles en verre vides, il y en a pas mal en ce moment, hors de question de déménager des bouteilles pleines alors on les siffle l’une après l’autre, TGV (téquila gin vodka) en prenant garde tout de même de pas aller trop vite, ce serait dommage de se retrouver à sec trop tôt et de devoir se réapprovisionner finjuilletdébutaoût, pour les jeter dans le point de collecte dédié de l’autre côté de la rue, et je descendais les escaliers, j’habite au second, de mon immeuble, mon sac en plastique avec les bouteilles en verre dans une main, un très grand sac papier plein de déchets recyclables dans l’autre, quand je me suis mis à chanter du Daho, Duel au Soleil, j’fais un vœu, le vœu d’un duel au soleil, je rêve d’un duel avec toi, en boucle ces deux trois vers du refrain répétés, pas le choix, je connais pas le reste du texte, même pas idée de la mélodie des couplets.

Je ne m’en aperçois pas de suite quand je me mets à chantonner un truc, ça prend un peu de temps, ça s’empare de moi sans que je m’en rende compte, ça me possède, des fois il me faut plusieurs minutes avant de réaliser ou il faut que quelqu’un m’en fasse la remarque, c’est souvent Natacha qui me dit pourquoi tu chantes ça ? et moi alors j’ai envie de lui répondre ah bon, je chante, moi ? parce que je ne sais pas encore que je suis en train de chanter à ce moment là mais j’ai le bon réflexe pour pas avoir l’air trop barjot de me taire le temps que je réfléchisse à quoi que je chantonne sans faire attention et souvent je lui réponds j’sais pas, ça m’est venu en tête comme ça parce qu’en fait l’explication serait trop longue, l’explication je la trouve rapidement, c’est un truc qui m’a fait penser à un autre truc qui m’a fait penser à un autre truc, etc. mais là aussi, j’aurais l’air bon à enfermer camisolé si j’expliquais très sérieusement que le bruit du grille pain m’a mis Ève, lève toi en tête, la brosse à dents m’a fait chanter It’s a Heartache ou que les nouvelles désolantes de la nuit m’ont rappelé Polnareff.

Là, c’est quand j’étais en train de jeter les bouteilles et pots vides en verre dans le trou du conteneur que je me suis rendu compte que je chantais Duel au Soleil depuis les escaliers et immédiatement je me suis interrogé why warum pourquoi porque mais j’ai pas su que me répondre et ça s’est poursuivi tel un Diagana sur les quatre cents mètres haïs jusqu’au supermarché alternant j’fais un vœu le vœu d’un duel au soleil, je rêve d’un duel avec toi avec une recherche qui s’embrouillait un peu plus à chaque pas et à chaque répétition de j’fais un vœu le vœu d’un duel au soleil, je rêve d’un duel avec toi sur les causes de l’irruption de cette chanson ici et maintenant mais quand les portes coulissantes se sont ouvertes devant moi, j’en étais au même point ou presque, le seul début de piste, c’était la mort de Dani, y a deutrois jours, conjuguée à un documentaire sur Balavoine dont j’ai regardé une demie dizaine de minutes avant de passer à Better Call Saul qui m’a fait m’interroger sur ce prénom Henri qu’il a choisi pour son premier tube, Le Chanteur, alors qu’il aurait pu commencer j’me présente je m’appelle Daniel, y avait le bon nombre de syllabes, il perdait juste la rime (pauvre donc c’est pas bien grave) avec j’voudrais bien réussir ma vie, au pire, il pouvait commencer j’me présente je m’appelle Dani, quel problème, la raison de ce choix de Henri je l’aurai jamais mais il m’obsède depuis deux jours, voilà pour la connexion mais dans ce cas, si c’est Dani le lien, pourquoi pas Comme un Boomerang de Daho, hein ?

Et justement, en pénétrant le Super U pardon le U Express, c’est Comme un Boomerang que je me suis mis à chanter, je l’avais encore en tête et en bouche dans les escaliers du supermarché, il faut que j’explique que l’alimentation sauf les gâteaux apéro et les boissons (exceptées celles qui sont dans les frigos) est au sous-sol, c’est dans l’escalier que je me suis aperçu que j’avais changé de chanson de Daho, techniquement c’est du Gainsbourg, peu un porte, mais rien que le fait de réaliser que j’avais abandonné Duel au Soleil m’a remis Duel au Soleil en tête et quand j’me suis rendu compte que j’étais repassé à Duel au Soleil, c’est Comme un Boomerang qui comme son titre l’indique puis de nouveau Duel au Soleil, bref un échange de terre battue entre deux Espagnols des années 90, ça n’en finissait pas de passer de l’une à l’autre, ça me fatiguait.

Cette spirale infernale a été suspendue quelques très longues minutes pendant que je terminais mon agonie dans le supermarché, j’aime pas ça faire les courses, par une petite vieille, désolé de pas faire dans le politiquement correct et de pas dire personne âgée ou personne du troisième âge, je veux bien faire l’effort, mais celle-ci, cette petite vieille là, elle m’a vraiment dégoûté, du genre à vous donner envie d’abréger ses souffrances, d’euthanasie forcée, qui toussait dans son masque mal positionné, largement en dessous de son nez, la bouche tout juste couverte et qui le touchait et le retouchait son masque à chaque fois qu’elle toussait et elle toussait souvent sans arrêt sans cesse et quand je dis toussais c’était pas un petit keuf keuf discret ou même le genre de toux qui me prend parfois dans le lit le soir quand j’ai la gorge desséchée et qu’il faut que je m’envoie toute une bouteille de flotte et un pot de miel pour que ça stoppe la démangeaison, non c’était de la tousse grasse de chez grasse, ça raclait de l’épais et du visqueux, ça glaviotait là-dedans, ça produisait de la Marennes-Oléron par bourriche de douzaine de douzaines et pas de la Fine de Claire, de la charnue et de la bien laiteuse, on se serait cru chez les tubards, Au Sana ! Au Sana ! comme ils chantent à la messe le dimanche et les autres jours aussi sûrement, c’était La Montagne Magique mais sans la philo de Thomas, ça oui, il aurait fallu expectorer mais à moins qu’elle ait craché dans son masque, ça sortait pas, ça remuait tournait en bouche et en fond de gorge, et elle continuait à foutre ses doigts sur son masque qu’elle repositionnait pas vraiment, pourquoi elle y touchait ainsi à son masque, j’en sais rien, et après, vas-y que ça tâte les fruits, du coup j’en ai pas pris et vas-y que ça prend les barquettes que ça les lit en toussant, ça les lit lentement longuement, t’as vraiment besoins de connaître la composition de ton steak haché, tu regardes s’il n’y a pas de fruits à coque dedans, de quoi t’as peur avec ce que t’as au fond de gorge t’as déjà un pied dans la tombe, et que ça te repose la barquette et que ça recommence le manège avec les saucisses, bref ça contamine tout le magasin, si je crève étouffé par une glaire géante d’ici quelques joursemaines faudra pas s’étonner, sachez que je souhaite être incinéré et mes cendres dispersées, mais la petite vieille dégueu qui m’aura moi et les autres clients du U Express fait passer la larme à gauche snif snif (à droite ils ont pas de coeur) elle m’aura au moins fait oublier Duel au Soleil pendant que je choisissais mes putains de yahourts.

Je rentre enfin à la maison, sur le chemin du retour, j’entends encore, fond sonore heureusement de plus en plus vague, la throat jelly de la mamie, mais Duel au Soleil se réinstalle et, finalement ça me soulage, de penser à une chanson plutôt qu’à la toux tous, et, je ne sais comment, je crois que je trouve soudainement  la solution la raison à pourquoi cette chanson et ce refrain, je crois qu’en partant ou juste avant de partir de la maison, vague souvenir, impression, sensation plus que souvenir, j’ai fait, sans y penser vraiment, sans y croire véritablement, un vœu, la phrase je fais un vœu m’est venue en tête… je ne suis pas bien sûr quel voeu j’ai fait, peut-être celui de ne pas vieillir.